Inforautisme asbl

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ARTICLE  de l’asbl Inforautisme :   juillet 2005

 

L’autisme comme forme extrême du cerveau[1] masculin

 

Cet article est basé sur des extraits de « The essential difference », Simon Baron-Cohen, Penguin Books, 2004.

 

Ecrit et traduit de l’anglais par Flavio Tolfo

 

La psychologie expérimentale de ces dernières années a finalement rattrapé dans ses observations ce que les parents savaient de tout temps « les filles et les garçons sont différents », et pas seulement dans « la petite différence », mais surtout dans les comportements quotidiens et les compétences sociales.

Au grand dam des féministes acharnées (on ne naît pas femme, on le devient[2]), l’observation expérimentale confirme que les cerveaux masculins et féminins manifestent des habiletés propres qui les différencient de façon objective et statistiquement significative. 

Il y aurait, selon Baron-Cohen, deux profils de compétences différents (que l’on peut tester et mesurer objectivement) que l’on peut associer au genre de la personne :

Un « cerveau féminin » caractérisé par une plus grande habileté dans les tâches liées à l’empathie sociale : capacité à imaginer et à se représenter les pensées et les sentiments des autres, sensibilité à la communication verbale et non verbale, sensibilité aux situations sociales.

Un « cerveau masculin » caractérisé par une plus grande compétence dans les tâches liées à la systématisation, l’analyse et la représentation des systèmes, la déduction et la classification de leurs composantes et de leurs interactions.

 

Il doit être précisé de suite que ces compétences se retrouvent, à des degrés divers, chez tous les êtres humains.  Simplement, on observe les compétences d’empathie davantage chez les femmes et les compétences de systématisation davantage chez les hommes, d’où la dénomination de cerveau « masculin » et « féminin ».  Les précautions d’interprétation liées à la statistique des grands nombres sont bien sûr d’application ici (voir graphique 1).  On note de suite que beaucoup d’individus n’ont le profil typique ni du cerveau masculin, ni du cerveau féminin et que leurs compétences d’empathie (E) et de systématisation (S) sont équilibrées (E = S).   Mais, lorsque l’on considère l’ensemble des deux populations Hommes et Femmes, les performances moyennes sont suffisamment différenciées et répétitibles que pour être statistiquement significatives.

 

Sans entrer davantage dans le mérite de ce modèle, ce qui n’est pas l’objet de cet article, nous nous attachons ici à une proposition pour le moins provocante formulée par Baron-Cohen[3].   Selon lui, et selon les résultats des ses recherches et de sa pratique clinique, les manifestations du comportement autistique seraient une exacerbation des caractéristiques du « cerveau masculin ».

 

Fig. 1 : Distribution schématique des performances E et S entre Hommes et Femmes

 

 

Ce point de vue se limite bien évidemment à un aspect particulier de l’autisme, l’ensemble du syndrome autistique débordant largement les aspects purement liés à l’Empathie et à la Systématisation.  Néanmoins, il apporte un éclairage fort utile pour comprendre et même valoriser certains comportements autistiques à priori incohérents ou absurdes.  En ce sens il mérite tout notre intérêt.

 

Cette théorie de l’autisme, comme expression extrême du mode de fonctionnement du cerveau masculin, fut initialement suggérée par Hans Asperger (1), celui-là même qui le premier décrivit systématiquement les comportements connus depuis comme syndrome d’Asperger.  Voici ce qu’il a dit

« La personnalité autistique est une variante extrême de l’intelligence masculine.  Même à l’intérieur des variations normales nous trouvons des différences en types d’intelligence entre les sexes.  Chez les individus autistes, le profil de performance masculin est exagéré à l’extrême»

 

Que pouvait bien vouloir dire Asperger par intelligence masculine?  Habituellement les psychologues définissent l’intelligence de façon assez étroite comme les résultats du test du coefficient intellectuel (Q.I.).  Asperger ne définit pas le terme mais il l’entendait très probablement dans le sens le plus large, qu’il y a entre les sexes des différences de personnalité, de compétences et de comportements.  Dans le cadre de cet article nous considérons l’intelligence (ou le mode de fonctionnement du cerveau) sous l’angle des compétences d’empathie (E) et de systématisation (S)[4].

 

Les mesures du niveau d’empathie E et de systématisation S résultent de questionnaires normés et codifiés qui évaluent le Coefficient d’empathie EQ (c-a-d  les performances relationnelles, sociales et verbales de la personne) et le Coefficient de Systématisation SQ (c-a-d les performances dans l’identification, l’analyse de l’interaction et la classification des composantes d’un système).

 

 

La Fig. 2 schématise les résultats obtenus : Pour les hommes le résultat global du test d’empathie (EQ) montre une valeur moyenne plus basse que pour les femmes.  Pour le groupe des autistes, cette valeur moyenne est encore (significativement) plus faible.  Les résultats inverses sont observés pour ce qui concerne le test de systématisation (SQ).

Il faut préciser de suite que le groupe « Autistes » est constitué de personnes diagnostiquées avec le syndrome d’Asperger ou avec autisme de haut niveau, ayant des performances intellectuelles et verbales comparables à celles des deux autres groupes « Hommes » et « Femmes ».

 

De nombreuses autres recherches mettent en évidence les performances différentielles entre Femmes, Hommes et Autistes (en ordre décroissant) dans les différents aspects de la sociabilité.  Ils comprennent, entre autres, le test de lecture de l’état d’âme à travers le regard ou test d’expression faciale (2), le contact oculaire (3), le test du « faux pas » (4), l’acquisition du vocabulaire (5) et la conversation courante (6) (bavardage).

 

De même, les résultats inverses sont observés pour les trois groupes dans les tests de compréhension intuitive des phénomènes physiques (intuitive physics) (7),  le test des formes cachées, l’exécution des puzzles ou l’assemblage d’un moteur (8), le choix des études de mathématiques et de physique, l’exercice de métiers liés à la mécanique ou aux ordinateurs (9).

 

Lorsque l’on étudie la famille élargie, comme indicateur possible d’influences génétiques, on constate que les pères et grands pères des personnes avec autisme ou syndrome d’Asperger (AS)  sont surreprésentés dans des métiers tels que ingénieurs ou informaticiens (9).  Ces professions requièrent de bonnes compétences de systématisation et une légère déficience en empathie n’y est pas nécessairement un obstacle au succès.  Il y a une plus grande fréquence d’autisme dans les familles des personnes douées pour les mathématiques, la physique et l’ingénierie que dans celles des personnes douées pour les activités sociales et littéraires (10).  Ces deux dernières observations suggèrent que le style cognitif masculin extrême est en partie hérité.

 

 

Le « cerveau » autistique

 

Lorsqu’on observe sous l’angle de la performance E-S les personnes du groupe « autistes – Asperger » les singularités sont frappantes :

 

Sous l’angle de l’empathie (E), ce sont des personnes (principalement des hommes) qui parlent avec les autres surtout au travail, pour des motifs professionnels, ou qui parlent surtout quand ils doivent obtenir quelque chose dont ils ont besoin, ou pour partager des informations factuelles.  Ils peuvent répondre à une question mais seulement avec les informations pertinentes et ne posent pas de questions en retour parce qu’ils ne considèrent pas spontanément ce que les autres pensent.  Ce sont des personnes qui ne voient pas l’intérêt du bavardage.  Ils n’ont pas de problèmes à tenir une discussion (notez, pas un bavardage) sur un sujet précis afin d’établir la vérité en la matière.  Mais simplement un bavardage anodin et superficiel?  Pourquoi s’en embarrasser ?  Et sur quel sujet ? Et comment faire?

A l’école, ces enfants sont souvent très malheureux parce qu’ils ne parviennent pas à se faire des amis.  Ils sont entourés de connaissances, mais rarement par des amis comme nous l’entendons habituellement.  Beaucoup d’entre eux sont sujets aux taquineries des autres enfants et deviennent des souffre-douleurs, parce qu’ils ne parviennent pas à s’intégrer et à s’adapter aux autres, ou qu’ils n’y voient aucun intérêt.  Ils sont tellement peu conscients de leur environnement social qu’ils n’essayent même pas de camoufler leurs bizarreries.

Adultes, ils trouvent difficilement un environnement, en termes d’un travail ou d’un partenaire, qui les accepte dans leur différence.  Fréquemment ils souffrent de dépression.  Ils désirent être eux-mêmes mais, au contraire, sont forcés de jouer un rôle, essayant désespérément de ne pas offenser les autres en disant ou en faisant quelque chose de mal, mais ne sachant jamais prédire quand quelqu’un d’autre se fâchera et réagira négativement.

 

Sous l’angle de la systématisation (S), ce sont des personnes qui, de prime abord, pensent à résoudre les problèmes par eux-mêmes, en cherchant seuls la solution.  L’objet ou le système devant eux est la seule chose qui compte et ils ne s’arrêtent pas un instant à considérer la connaissance qu’une autre personne pourrait en avoir.  Ils essayent de voir les faits et comprendre les règles sous-jacentes.  Ils se fixent sur les détails infimes avec une telle concentration qu’ils en oublient le monde autour d’eux et souvent ils sont les premiers à noter des détails que personne d’autre n’aura vu (les nombres sur les jalons le long des autoroutes).  Ils sont fascinés par les informations répétitives et structurées parce qu’ils adorent prévoir et contrôler le monde autour d’eux.  Certains enfants peuvent pendant des heures faire tourner les roues de leurs jouets ou observer la rotation de la machine à laver ou d’un ventilateur, ou faire sans arrêt tourner une bouteille.  Les phénomènes imprévisibles (comme les gens) leur causent de l’anxiété et ils s’en désintéressent.  Quand on les oblige à participer au monde social imprévisible, les enfants peuvent réagir en essayant d’imposer une certaine prédictibilité (écholalie, répétition de situations connues, explication détaillée à l’avance de ce qui va se passer).  Ils peuvent essayer de contrôler les gens par des crises de colère ou en insistant sur la répétition et demandent les mêmes réponses aux mêmes questions, encore et encore.

Beaucoup de personnes avec autisme ou syndrome d’Asperger sont attirées naturellement par les systèmes les plus prévisibles dans notre monde – les ordinateurs.  Au contraire des gens, les ordinateurs suivent des règles strictes.  Si vous êtes patient et si vous vous donnez la peine de bien apprendre les règles, vous parviendrez, logiquement, à les comprendre et à les utiliser.  Ce n’est pas un hasard si les personnes de ce groupe se retrouvent surreprésentées dans la recherche scientifique, en physique, mathématiques, météorologie ou informatique, toutes des activités ou on utilise des règles scientifiques rigoureuses et immuables pour comprendre et ordonner le monde autour de soi.

 

En résumé, les personnes avec de l’autisme ou un syndrome d’Asperger sont gouvernées par le besoin de contrôler leur environnement.  L’imprévisible et l’inattendu, et quoi de plus imprévisible qu’un être humain, les angoissent parce qu’ils ne savent pas comment y réagir.  Avoir une relation avec eux, c’est avoir une relation dans leurs termes uniquement.  C’est à l’autre à s’adapter à leurs besoins et à leurs routines.

 

L’intérêt du modèle Empathie-Systématisation (E-S) du fonctionnement autistique réside dans ce qu’il explique le groupe de symptômes observés dans cette pathologie (à la fois sociaux et non-sociaux) (Fig. 3). Il explique aussi certains symptômes qui jusque là restaient incompréhensibles.

Nous devrions nous méfier d’interpréter ces comportements autistiques comme insensés ou absurdes.  Cette personne pourrait essayer tout simplement de systématiser (observer, analyser, organiser) le comportement humain (langage) ou le mouvement mécanique à un niveau correspondant voire supérieur à celui de son Q.I.

 

C’est en définitive une tentative d’adaptation et de contrôle d’un monde qui leur échappe, en utilisant les moyens dont ils disposent.

 

Conclusions

 

Le modèle Empathie-Systématisation restaure une certaine dignité aux personnes atteintes d’autisme en identifiant leurs talents (en systématisation) aussi bien que leurs déficits (en empathie) et en suggérant que les personnes dans le spectre autistique ont simplement un profil de compétences différent des autres et que celui-ci est probablement d’origine génétique.

Comme le disait un jeune danois avec un syndrome d’Asperger (AS)

 

« Les personnes avec AS sont comme des poissons de mer qui sont forcés de vivre dans de l’eau douce.  Nous sommes à l’aise si vous nous placez dans le bon environnement.  Quand la personne avec AS et son environnement correspondent, les problèmes s’évanouissent et même nous nous épanouissons.  Quand ils ne correspondent pas, nous semblons handicapés. »

 

Références :

Pour le détail des références nous renvoyons à : Baron-Cohen (2004), « The essential difference », Penguin Books, London

 

1 – Asperger, H. (1944), “Die Autistischen Psychopathen im Kindesalter“ , Archiv für Psychiatrie und Nervenkrankenheiten 117, pp. 76-136

 

2 – Baron-Cohen, Jolliffe, Mortimore et al. (1997); Baron-Cohen, Wheelwright and Hill (2001)

 

3 – Lutchmaya, Baron-Cohen and Raggatt (2002-a); Swettenham et al. (1998)

 

4 – Baron-Cohen, O’Riordan, Jones et al. (1999)

 

5 – Lutchmaya, Baron-Cohen and Raggatt (2002-b)

 

6 – Baron-Cohen (1988); Surian et al. (1996)

 

7 – Baron-Cohen, Wheelwright, Scahill et al. (2001); Lawson, Baron-Cohen and Wheelwright (2004)

 

8 – Jolliffe and Baron-Cohen (1997)

 

9 – Baron-Cohen, Wheelwright, Stott et al. (1997)

 

10 – Baron-Cohen, Bolton, Wheelwright et al. (1998); Baron-Cohen and Hammer (1997)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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[1]  « Cerveau » est à entendre ici comme « mode de fonctionnement cérébral typique »

 

[2] Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe, Paris N.R.F., 1949

[3] Simon Baron-Cohen est professeur de Psychologie et de Psychiatrie à l’Université de Cambridge (UK) où il dirige l’Autism Research Center.   Il est une des sommités mondialement reconnues dans le domaine de l’autisme et du syndrome d’Asperger.

[4] Voir les détails de la définition et de la mesure de E et S dans le livre de Baron-Cohen